Je m'appelle Marie, je suis née il y a 150 ans à Venise sous ses doigts magiques.
C'était doux, c'était tendre de sentir ses mains sur mon corps naissant.
Chacun de ses gestes me révélait un peu plus à moi même.
Il me façonnait, me parait, m'ins1uflait petit à petit la vie.
J'ai appris à le connaitre tout au long de nos rencontres, j'en apprenais chaque jour davantage et sur moi et sur lui. J'ai appris d'abord le toucher de ses mains, puis son souffle tout près et son odeur.
Un jour, il m'a inventé un visage et j'ai ouvert les yeux.
Je l'ai vu alors et dans son regard toute la fierté de son oeuvre.
J'étais son oeuvre !
Je nous savais lié à jamais et pourtant ce jour là était la première et dernière fois que je le voyais.
Depuis j'en ai fait du chemin et croisé des regards, je le cherchais en vain, aucun n'avait son égal.
Sa réussite causa mon malheur.
J'aurais pu être quelconque, n'avoir d'importance et de signification qu'à ses yeux, alors il m'aurait gardé auprès de lui et sa seule vue m'aurait comblé. Mais le destin qui m'attendait était autre : il m'avait fait icone, jamais plus je lui appartiendrais.
Je suis passée de maisons en marchés, de marchés en palais, de palais en greniers, de greniers en brocantes.
L'Italie, la Grèce, l'Egypte, l'Espagne, le Portugal et aujourd'hui Marseille.
C'est une dame du quartier de Samatan qui m'a acheté l'autre jour.
Elle me regarde, attendrie, elle voit en moi un symbole, une icone, mais je suis juste Marie, la petite statue de Venise.
Je suis fatiguée d'avoir tant voyagé, j'aimerai me reposer.
Pour mon dernier voyage, ramenez-moi là bas, laissez moi choir au fond des canaux, que je retrouve mon amoureux, que je ne sois plus une sainte, une vierge, que je puisse enfin rêver, rêver d'être une femme.