Clémence était tout engourdie par la chaleur moite du hammam.

Elle avait laissé la savonner, puis étriller sa peau comme un palefrenier l’aurait fait avec un pur-sang.

C’est ainsi qu’elle se sentait.

Un pur-sang aux muscles longs et tendus, au port altier, au tempérament de feu.

L’eau du hammam avait effacé toute trace des événements de la nuit, emportant aussi avec elle ce qui aurait pu encore rester de l’enfance en elle.

Seul persistait ce sentiment de puissance si nouveau.

Cette nuit elle était devenue femme.

Elle avait découvert l’amour et tous ses secrets.

Elle se lavait à présent de sa naïveté pour découvrir sous les mains expertes d’Aïda de nouvelles sensations.

Son corps lui parlait comme il ne l’avait jamais fait auparavant.

Il lui parlait de plaisir, de volupté, de pouvoir et de soumission. De son pouvoir de femme.

Elle redécouvrait au contact des mains douces et fermes de sa servante, comme la première fois sous les caresses de son amant, la sensualité du grain de sa peau, des ses formes. Elle prenait conscience en cet instant de la force nouvelle qui l’habitait.

Elle avait vaincu.

Elle avait fait céder le joug, plier la volonté de son père et de ses frères.

La poigne de fer qui la tenait n’était plus.

Aujourd’hui elle était femme.

Aïcha avait la peau douce, ses doigts potelés étaient vifs et agiles.

Toutes les femmes de bonne condition du Caire rafolaient de ses mains expertes.

Elle ne travaillait plus d’ailleurs que pour ces femmes du monde, épouses de consul, de notables, de riches marchands.

Sa peau matte contrastait sur la peau laiteuse des mondaines.

Les replis de sa chair généreuse s’étalaient sur les corps trop flasques des unes ou engloutissaient les membres osseux des autres lorsqu’Aïcha se penchait sur elles et faisait courir ses doigts sur leurs corps.

Sa sueur se mêlait à la leur, au savon noir et aux grains qu’elle utilisait pour les frictionner.

Aïcha était nue.

Un simple linge lui ceinturait la taille.

Les femmes qui venaient à elle portaient jupes, jupons et culottes en quantité.

Ces prudes guindées et hautaines se laissaient effeuiller par leur servantes et  leur raideur disparaissait avec leur apparat.

Leurs corps, devenus enfin libres, se délassaient dans la chaleur moite du hammam.

Leurs sens s’éveillaient sous les doigts agiles d’Aïcha.

Elles devenaient femmes comme elles ne le seraient nulle part ailleurs. Pas même avec leurs maris.

Aïcha le savait.